Choose France 2026 : 93 milliards pour l'IA, mais quelle souveraineté ?
Le 1ᵉʳ juin 2026, le château de Versailles a accueilli la 9ᵉ édition du sommet Choose France. Le chiffre claque : 93 milliards d'euros d'investissements annoncés en une seule journée, 71 projets, plus de 15 000 emplois promis (environ 15 600 selon l'Élysée). Plus, à lui seul, que les huit éditions précédentes réunies, dont le cumul atteignait environ 87 milliards depuis 2018. Sur les réseaux, les commentateurs bullish sur la France ont sorti les confettis.
Chez Roméo Labs, on regarde ces annonces avec un autre prisme : celui de la souveraineté technologique réelle. Pas la souveraineté qu'on déclame dans un discours, mais celle qui se mesure à une question simple : qui possède, qui contrôle, qui décide ? Et sur ce terrain, le bilan de Choose France 2026 est beaucoup plus ambigu que la photo de famille à Versailles ne le laisse paraître.
Le record, et le piège de l'annonce
Commençons par ce qui est vrai : l'événement bat effectivement des records. La 9ᵉ édition a annoncé 93 Md€, contre 40,8 Md€ en 2025 et un cumul d'environ 87 Md€ sur huit ans selon l'Élysée. SoftBank pèse à lui seul près de la moitié du total. Tout cela est exact et sourcé.
Mais annoncé n'est pas réalisé, et c'est tout le sujet. Le mot-clé de Choose France, depuis 2018, c'est annonce d'intention, pas investissement décaissé. Macron a parlé d'investissements confirmés, mais comme chaque année, une partie recycle des projets déjà connus, des extensions ou des promesses qui s'étaleront sur des années, pas des dépenses déjà engagées. Au Parlement comme à la Cour des comptes, la même prudence revient à chaque édition : saluer les chiffres en tant qu'annonces, tout en restant lucide sur le taux d'exécution réel.
Il faut donc lire ces 93 milliards comme un plafond théorique d'intentions, étalé sur cinq à dix ans et soumis aux aléas de financement, de permis et de conjoncture. Le vrai chiffre, celui qui compte, on ne le connaîtra qu'en 2030, une fois les fonciers signés, les raccordements électriques validés et les financements bouclés.
SoftBank : le capital, pas le contrôle
La star du sommet, c'est SoftBank. Et avant tout, un chiffre à remettre d'équerre, parce que la presse les mélange. L'ambition affichée par Masayoshi Son peut atteindre 75 Md€ pour bâtir 5 GW de capacité de data centers IA en France. Mais la part qui entre réellement dans les 93 Md€ du sommet, c'est 45 Md€ : une première phase ferme de 3,1 GW dans les Hauts-de-France d'ici 2031, avec Schneider Electric et EDF comme partenaires sur l'énergie et le bâti. Les 75 Md€ et les 5 GW, eux, sont l'horizon maximal, au-delà du périmètre annoncé à Versailles. Confondre les deux, c'est déjà gonfler l'histoire.
Son a vendu sa vision habituelle : faire de la France un hub leader de l'infrastructure IA en Europe, en s'appuyant sur l'électricité nucléaire bas-carbone. Trois angles morts, rarement mentionnés dans les threads enthousiastes :
1. Le financement
SoftBank a déjà engagé plus de 60 Md$ dans OpenAI, pour une participation de l'ordre de 11 à 13 % du capital, et co-pilote le projet Stargate aux États-Unis. Surtout, début mai 2026, le groupe a dû réduire de 40 % la cible d'un prêt sur marge adossé à sa participation dans OpenAI, d'environ 10 à 6 milliards de dollars, face à l'hésitation de créanciers sur la valorisation d'une OpenAI non cotée. La question n'est donc pas est-ce ambitieux, mais : Son a-t-il les moyens de tenir simultanément toutes ces promesses ? SoftBank est un habitué des chiffres vertigineux, un peu moins de leur concrétisation à la lettre.
2. Les puces
5 GW de capacité, selon les ordres de grandeur du secteur, cela représente plusieurs millions de processeurs dernière génération. Première précision : le communiqué de SoftBank ne nomme aucun fournisseur de puces. Mais en pratique, un seul acteur, Nvidia, détient plus de 90 % du marché des accélérateurs d'IA pour data centers, et il n'existe aucune alternative européenne à cette échelle. Seconde précision, contre une idée qui circule : non, la première tranche ne dépasse pas la production annuelle mondiale de Nvidia. Les 3,1 GW de la phase ferme pourraient héberger de l'ordre de 2 à 4 millions de GPU une fois entièrement construits, à l'horizon 2031, soit l'équivalent d'environ une année de livraisons actuelles de Nvidia (autour de 4 millions de puces pour data centers par an), mais étalée sur cinq ans. L'ordre de grandeur reste vertigineux. Le point qui compte est ailleurs : ces puces ne sont ni françaises ni européennes. On loue de la dépendance américaine, on ne la résout pas.
3. Le client final
SoftBank décrit une infrastructure destinée à des entreprises d'IA, des fournisseurs de cloud, des entreprises, des institutions publiques et des organismes de recherche. En clair, une partie de la capacité a vocation à être commercialisée auprès de fournisseurs de cloud hyperscale, dont les géants américains. Le schéma se dessine : du béton et de l'électricité française, du capital japonais et golfien, pour héberger in fine une partie des charges de calcul de clients qui, eux, restent ailleurs. Le data center est en France. Le pouvoir de décision, lui, ne l'est pas forcément.
« Souveraineté » : le mot piège
C'est le cœur du problème. On nous vend ces 93 milliards comme un pas vers la souveraineté numérique européenne. Mais la souveraineté ne se mesure pas en mètres carrés de salles serveurs sur le sol national. Elle se mesure sur la chaîne de valeur :
- Les puces ? Nvidia (États-Unis), à la marge AMD ou Intel (États-Unis). Quasi zéro souveraineté.
- Le capital ? SoftBank (Japon), MGX et Mubadala (Abu Dhabi), Brookfield (Canada). MGX est par ailleurs partie prenante du Stargate américain, et Brookfield a annoncé jusqu'à 20 Md€ pour l'IA en France d'ici 2030. On finance largement l'infrastructure française avec de l'argent du Golfe, du Japon et d'Amérique du Nord.
- Les modèles ? OpenAI, Google et Anthropic dominent. Mistral est le seul champion européen crédible, valorisé environ 11,7 Md€ après sa levée de septembre 2025. Réel, mais minuscule face aux centaines de milliards des géants américains.
- Les données et les compétences ? C'est la couche où l'Europe peut le plus tangiblement poser ses règles : RGPD, ancrage local. À nuancer tout de même, l'UE encadre aussi la couche modèles via l'AI Act. Mais c'est bien là, sur la donnée et la norme, que le levier européen est le plus solide.
L'exemple souvent présenté comme un modèle de souveraineté hybride, la coentreprise Nvidia, Mistral, Bpifrance et MGX autour du campus de Bruyères-le-Châtel (Essonne), illustre parfaitement l'ambiguïté. Rappelons d'abord qu'il ne s'agit pas d'une annonce du 1ᵉʳ juin 2026 : ce projet de 1,4 GW a été dévoilé dès mai 2025 et sa construction s'étale jusqu'en 2028 (voir notre carte des data centers IA en France). Dans ce montage, les partenaires internationaux apportent le capital et la technologie (les GPU Nvidia), les acteurs français apportent l'ancrage et la conformité RGPD. C'est un compromis honnête, mais appelons-le par son nom : ce n'est pas de la souveraineté pleine, c'est de l'hébergement souverain avec une brique logicielle française. La vraie souveraineté supposerait de maîtriser les puces, les modèles et le capital. On en maîtrise, au mieux, un sur trois.
L'énergie : l'atout réel, mais à qui profite-t-il ?
Là, les enthousiastes ont raison sur un point : l'avantage énergétique français est réel et difficilement copiable. En 2024, la France a affiché un solde exportateur net record d'environ 89 TWh d'électricité (pour des exports bruts de 101 TWh), et sa production a franchi pour la première fois la barre des 95 % de sources bas-carbone. Attention à ne pas confondre ces deux chiffres, mais le constat tient : une électricité abondante, décarbonée et, en 2024, à un prix spot moyen d'environ 58 €/MWh, passé sous le prix allemand pour la première fois depuis 2011 et bien en dessous de l'Italie. C'est ce qui fait venir les data centers : OpenAI a mis son projet Stargate britannique en pause en avril 2026, notamment à cause de coûts d'électricité industrielle que l'Agence internationale de l'énergie estime plus de quatre fois supérieurs aux tarifs américains. Le nucléaire, c'est le moat énergétique le plus solide d'Europe, et il est français.
Mais deux nuances qu'on évacue trop vite. D'abord, l'avantage est français, pas européen : à l'échelle du continent, les prix élevés de l'électricité restent un handicap face aux États-Unis et à la Chine. Ensuite, le parc se renouvelle dans la douleur. La PPE 3 (février 2026) prévoit 6 EPR2, puis une option de 8 supplémentaires, mais la décision finale d'investissement n'est attendue que fin 2026, et le devis plafond des six premiers a déjà bondi à 72,8 Md€, soit 40 % de plus qu'en 2022. Souvenons-nous de Flamanville, livré avec plus d'une décennie de retard et un coût final d'environ quatre fois le budget initial. La capacité dont on se vante aujourd'hui n'est pas garantie demain à l'échelle qu'on promet aux data centers.
Et il y a la question politiquement explosive : qui paie en cas de tension ? On branche des gigawatts de calcul sur un réseau alimenté par des centrales vieillissantes, dans un contexte où les frappes conjointes américano-israéliennes contre l'Iran de février 2026 et le quasi-blocage du détroit d'Ormuz ont fait remonter les prix de l'énergie (Brent au-dessus de 100 $, inflation européenne révisée autour de 3,1 %). En cas de pénurie, qui passe en premier : l'industriel qui a posé son data center, ou le ménage qui veut se chauffer ? Et même sans pénurie, brancher une telle demande pousse mécaniquement les prix vers le haut. Un avantage compétitif pour l'investisseur étranger peut devenir une ligne de facture pour le citoyen français. Ce débat-là n'a pas été tranché à Versailles.
Reste l'acceptabilité sociale : eau de refroidissement, bruit, artificialisation des sols. Le cadre juridique se durcit et s'instabilise, le Conseil constitutionnel ayant censuré début 2026 une partie des dispositions de la loi de simplification relatives aux data centers, et les contentieux locaux peuvent retarder des mises en service de plusieurs mois à plusieurs années. 5 GW en France, c'est une ambition, pas un permis de construire validé.
La « préférence européenne » : tournant historique ou disque rayé ?
Beaucoup présentent la préférence européenne et le nous avons peut-être été trop naïfs comme une bascule doctrinale inédite, une phrase historique. C'est exagéré.
Cette ligne n'est pas née à Versailles. Macron défendait déjà explicitement la préférence européenne à Davos en janvier 2026, puis au Conseil européen de mars 2026. Le registre du trop naïfs, justement, vient de Davos (20 janvier 2026), où il a reproché aux Européens d'ouvrir leur marché sans vérifier les règles du jeu mondiales. Attention à une confusion courante : à la Conférence de sécurité de Munich, mi-février 2026, la formule était nous sommes trop timides, et le propos portait sur la défense, pas sur le commerce. Présenter tout cela comme une révélation, c'est confondre la répétition d'un élément de langage avec un changement de cap.
Autre approximation à corriger : la France n'a pas opposé son veto au Mercosur. Le 9 janvier 2026, elle a voté contre la signature de l'accord, mais celui-ci a été approuvé à la majorité qualifiée, faute de minorité de blocage (il aurait fallu quatre États représentant au moins 35 % de la population de l'UE ; la France, la Pologne, la Hongrie et l'Irlande n'y sont pas parvenues). Voter contre et perdre le vote, ce n'est pas un veto : c'est l'inverse, la démonstration des limites du levier français isolé.
Sur le fond, la clause de protection et le contenu local existent désormais noir sur blanc : l'Industrial Accelerator Act, présenté le 4 mars 2026, impose par exemple, pour les véhicules électriques subventionnés, un assemblage dans l'UE et un seuil de 70 % de contenu européen (hors batteries), plus l'obligation d'intégrer au moins trois composants de batterie d'origine européenne, portée à cinq en trois ans. Mais ces règles se heurtent à un mur : l'accord de l'OMC sur les marchés publics, qui prohibe en principe le contenu local. Plusieurs États membres redoutent des représailles commerciales. Tant que la préférence européenne n'est pas solidement bordée juridiquement à Bruxelles, elle reste, pour partie, un pari contentieux. Et du discours, à Versailles, on en a entendu beaucoup.
Ce qu'il faut retenir, côté Roméo Labs
Soyons justes : tout n'est pas du vent. L'avantage énergétique est réel. Mistral existe, première décacorne française. Et de vrais projets européens émergent : le consortium AION, qui réunit 28 entreprises dont Ardian, EDF, Iliad, Orange et Scaleway, vise environ 10 Md€ et jusqu'à 1 GW de calcul. Structurellement, c'est ça qui ressemble à de la souveraineté. Nuance honnête tout de même : AION est pour l'instant une candidature au programme européen des gigafactories d'IA, pas un projet acté. De même, le retour des talents parfois claironné est, au mieux, une fenêtre d'opportunité européenne naissante, liée aux coupes budgétaires américaines dans la recherche ; en 2025, la France perdait encore des chercheurs en IA au profit de l'Allemagne, des Pays-Bas et de l'Italie. Choose France a une utilité réelle : créer une dynamique, une envie d'installation.
Mais l'équation data centers en France = IA souveraine est fausse. La souveraineté, ce n'est pas le béton et des GPU loués à Nvidia avec du capital d'Abu Dhabi et de Tokyo. C'est la couche logicielle, les modèles, les données et les compétences, la seule partie de la pile qu'un pays contrôle vraiment. Tant qu'on célèbre les milliards d'hébergement en oubliant qu'on ne possède ni les puces, ni les modèles, ni le capital de tête, on confond être l'hôte avec être le maître.
93 milliards d'annonces, c'est un signal d'attractivité, et c'est tant mieux. Mais l'attractivité n'est pas la souveraineté. La première dit : on veut bien de votre argent. La seconde dit : c'est nous qui décidons. Versailles a très bien réussi la première. Il reste presque tout à faire sur la seconde. Pour creuser ce que la souveraineté numérique change concrètement pour une organisation française, voir notre dossier souveraineté IT.
Sources principales
- Euronews et The Local : montants du sommet 2026 (93 Md€, 71 projets, ~15 600 emplois, cumul ~87 Md€).
- DGE / economie.gouv.fr : bilan officiel de Choose France 2025 (40,8 Md€, 53 projets).
- Communiqué SoftBank : 45 Md€ pour 3,1 GW dans les Hauts-de-France, ambition jusqu'à 75 Md€ et 5 GW.
- Communiqué Orange : consortium AION (candidature gigafactory d'IA européenne).
- Élysée, Davos (20 janvier 2026) : préférence européenne et registre du trop naïfs.
- RTE, bilan électrique 2024 : solde exportateur net record, production bas-carbone, prix spot.
- Mistral AI : levée de 1,7 Md€ et valorisation à 11,7 Md€ (septembre 2025).
Questions fréquentes
Combien Choose France 2026 a-t-il rapporté d'investissements ?
93 milliards d'euros d'investissements ont été annoncés le 1ᵉʳ juin 2026 à Versailles, répartis sur 71 projets et plus de 15 000 emplois (environ 15 600). C'est plus que les huit éditions précédentes réunies, soit environ 87 milliards depuis 2018. À retenir : ce sont des annonces d'intention, pas des montants déjà décaissés.
Héberger des data centers IA en France, est-ce être souverain ?
Pas en soi. La souveraineté se mesure sur toute la chaîne de valeur : les puces (Nvidia, américaines), les modèles (OpenAI, Google et Anthropic dominent, Mistral est le seul champion européen), le capital (ici japonais, émirati et canadien) et les données. La France apporte surtout le foncier, l'électricité décarbonée et la main-d'œuvre. L'hébergement n'est qu'une couche de la souveraineté, pas la souveraineté elle-même.
Que pèse SoftBank dans les 93 milliards ?
Environ 45 milliards d'euros, soit près de la moitié du total : une première phase de 3,1 GW de data centers IA dans les Hauts-de-France d'ici 2031, avec Schneider Electric et EDF. L'ambition totale de SoftBank peut atteindre 75 milliards et 5 GW, mais au-delà du périmètre du sommet. À nuancer : en mai 2026, le groupe a réduit de 40 % un prêt adossé à sa participation dans OpenAI.